mardi 20 mai 2008

Bernanos & Zweig: De l'exil au Brésil


Georges Bernanos pendant l'expédition au Paracatu.
(c) J.-L. Bernanos
« Je n'ai pas perdu mon pays, je ne pourrais le perdre qu'à demi, je le perdrais s'il ne m'était plus nécessaire, s'il ne m'était plus nécessaire de me sentir français. Le reste importe peu à mes yeux. Certaine nostalgie des déracinés m'inspire même plus de dégoût que de compassion. Ils pleurent les habitudes perdues, ils geignent sur des moignons d'habitudes encore vifs et sanguinolents, ils ont mal à la France comme le manchot au pouce de sa main amputée. Rien ne fera jamais de moi un déraciné, je ne vivrais pas cinq minutes les racines en l'air, je ne serai déraciné que de la vie. Tant que je vivrai je tiendrai au pays comme à l'enfance, et lorsque la sève ne montera plus, toutes les feuilles tomberont d'un seul coup. Ils me font rigoler avec leur nostalgie des paysages français ! Je n'ai pas revu ceux de ma jeunesse, j'en ai préféré d'autres, je tiens à la Provence par un sentiment mille fois plus fort et plus jaloux. Il n'en est pas moins vrai qu'après trente ans d'absence -ou de ce que nous appelons de ce nom -les personnages de mes livres se retrouvent d'eux-mêmes aux lieux que j'ai cru quitter. Ici ou ailleurs, pourquoi aurais-je la nostalgie de ce que je possède malgré moi, que je ne puis trahir ? Pourquoi évoquerais-je avec mélancolie l'eau noire du chemin creux, la haie qui siffle sous l'averse, puisque je suis moi-même la haie et l'eau noire ? »
Les enfants humiliés, dans Essais et écrits de combats,  Georges Bernanos ( Ed. Gallimard, La Pléiade)

Ailleurs... Allons voir ailleurs...
Cinq jours. Cinq jours auront suffi à l'évanouissement du rêve. Et aussi ancien fut-il, il ne résista pas à la confrontation avec la réalité. Cinq jours ou peut-être même quelques heures à peine auront suffi au désenchantement.

Qu'avait-il eu en tête depuis un quart de siècle, à quoi pouvait bien avoir ressemblé l'Asuncion de ses rêves ? 

La désillusion aura-t-elle assailli l'écrivain Georges Bernanos ce 20 août 1938 dès le premier regard posé sur la silhouette du Paraguay, alors qu'avec sa tribu, en quête d'une terre d'exil, il est encore à bord de ce bateau qui n'a pas même touché le débarcadère de sa capitale ? 

Un dîner à la légation de France offert dès son arrivée et, au contact de quelques-uns de ces déracinés, il aura humé cet air vicié d'âmes en peine et les nostalgies fétides, perçu les vilaines ombres et les miasmes de la guerre du Chaco, ses cendres encore fumantes. Non, il n'aura pas quitté sa chère terre de France pour une telle perspective de désolation.

Ailleurs peut-être... Allons voir ailleurs...

Le rêve est certes moribond, néanmoins Bernanos s'accroche quelques heures encore à une étincelle d'espoir et rejoint avec les siens le site où est célébrée la Virgen de los milagros à Caacupé, l'autre versant de la montagne en guarani, cet ancien fief jésuite situé plus haut en territoire paraguayen, l'Alto Paraguay à la frontière de la Bolivie et non loin de celle du Brésil. Suite de la déconfiture.

Retour à Asuncion.

Il faut partir, au plus vite, quitter cette misérable enclave dénuée d'espérance.
Paraguay, rêve funeste. "Asuncion, ça n'existe pas"...

Ailleurs sûrement... Allons voir ailleurs...

Après le désenchantement au Paraguay qui ne fut pas le Paradis terrestre promis par ses rêves d’enfant, Georges Bernanos, accompagné de sa tribu, tenta la chance au Brésil en 1938 où il rencontra une terre d’exil à aimer, où il installa cette colonie française qu’il brûlait de fonder depuis bien avant le départ pour l’Amérique du sud. Il fut aussitôt et profondément épris de cette terre tropicale en dépit des difficultés et des épreuves à vivre loin de la France.
« Je ne devais absolument pas venir ici à vingt ans. Mais Dieu me ménageait cette surprise, ce présent royal, je crois qu’Il a voulu me récompenser d’avoir tant aimé, tant aimé, tant aimé toute ma vie la terre des hommes – sa terre. »
De Rio de Janeiro, il conserva le souvenir d’une « ville si belle, si prodigieusement belle, si belle et si humble. Elle a l'air de se coucher à vos pieds, avec ses bijoux, ses parfums et son regard à l'innocence et la docilité des bêtes. »

La baie de Rio - 1885 (c) Marc Ferrez
Pourtant il choisit de s’établir avec sa famille à des centaines de kilomètres au nord de Rio en direction de Belo Horizonte à Juiz de Fora, puis à Vassouras et quelques temps à Pirapora pour s’installer enfin, en août 1940, à Barbacena, dans la ferme de Cruz das Almas du nom « de la petite colline au flanc de laquelle s'accrochait [leur] maison solitaire, devant un immense horizon de crêtes nues et sauvages qui se chevauchent les unes les autres sur des centaines de kilomètres, au sud tombent à pic dans la mer, et se perdent peu à peu au nord dans le sertão sans bornes. »

Là, il vécut de multiples périodes marquées par la dépression, le chagrin, la colère, le doute et le questionnement alors qu’il s’est non seulement exilé à l’autre bout du monde n’ayant « plus grand-chose à dire aux hommes de [sa] génération et moins encore à celle qui la suit », mais exilé dans l’exil, empreint d’une constante et triste mélancolie, la saudade, « dans la brousse de Minas-Gerais », à Cruz das Almas, au nom qui aura séduit le catholique Bernanos y percevant un signe du destin.
« C’est à la Croix-des-Âmes que […] nous avons connu quelque chose de pire que l’exil, ou plutôt l’exil total, lorsque, résolus à aimer plus que jamais notre peuple, nous désespérions de le comprendre. »
La distance lui permettra une réflexion plus approfondie sur cette patrie France qu’il chérit tant, qu’il n’a pas fui, d’où il n’a pas été chassé, insiste-t-il mais où dès 1938 « l’air s’est si raréfié qu’il ne porte pas une parole libre », qu’il lui aura fallu la quitter la mort dans l’âme.
« C’est dans le silence et dans la solitude qu’on se retrouve soi-même – qu’on retrouve la vérité de soi-même. »
Dans l’éloignement, il trouve aussi le recul et la liberté nécessaires à l’expression de son engagement patriotique, à ses écrits de combats, à ses textes qu’il publie dans la presse brésilienne et de la France Libre.
« Quand le soir tombe sur cette terre tropicale qui connaît à peine l'homme, sans passé, sans souvenirs [...], usée jusqu'à l'os, jusqu'à son squelette de fer, par ses végétations dérisoires, inutiles, d'arbres tordus, grimaçants, tétaniques [...] je me demande si j'ai vraiment dépassé la marge de solitude après quoi tout retour est fermé. »
 A la suite de la capitulation de la France qui le révolta, l’indigna au point de lui briser le cœur, il n’aura de cesse de « rendre témoignage à [son] pays. »
« Je vois avec une affreuse tristesse qu’aucun écrivain français n’a encore rien osé dire. Ma seule et modeste vocation en ce monde est de parler quand tout le monde se tait. »
Ainsi, du Brésil, tenta-t-il de faire entendre sa voix, en écrivant trois de ses plus beaux ouvrages que sont Les Enfants humiliés, Le Chemin de la Croix-des-Âmes et Lettre aux Anglais aux accents pamphlétaires dignes de ses Grands cimetières sous la lune.

Il y livrera notamment au monde sa vision de la liberté, sa définition implacable de « l’homme libre, non le raisonneur ou la brute; l’homme capable de s’imposer à lui-même sa propre discipline, mais qui n’en reçoit aveuglément de personne; l’homme pour qui le suprême confort est de faire, autant que possible, ce qu’il veut, à l’heure qu’il a choisie, dut-il payer de la solitude et de la pauvreté ce témoignage intérieur auquel il attache tant de prix; l’homme qui se donne ou se refuse, mais qui ne se prête jamais. »

En février 1942, il avait assurément tenté de transmettre à l’écrivain autrichien Stefan Zweig, – autre exilé au Brésil, plongé au fond d'un désespoir irréversible –,  ses précieuses notions de liberté et sa foi, au cœur desquelles lui puisait force et matière à espérance afin de poursuivre le combat.
« Il semble généralement acquis que le Diable est l’esprit de révolte – opinion très favorablement accueillie par les Conservateurs, puisqu’elle les autorise à mettre en Enfer tous les Mécontents, et au Paradis tous les gendarmes. Que le Diable soit révolté pour son propre compte, je ne le nie pas. Mais rien ne prouve qu’il ait formé le dessein de séduire les hommes de la même manière qu’il a séduit les anges. L’expérience démontrerait plutôt qu’il juge moins facile de nous perdre par l’Esprit de Révolte que de nous avilir par l’Esprit de Servitude, et que loin de se proposer de nous élever à la dignité satanique d’anges rebelles, sa haine clairvoyante médite de nous faire descendre à la condition des bêtes. »
Contrairement à ce grand catholique qu’était Bernanos, Zweig n’avait pas du tout connu la ferveur religieuse. « Ma mère et mon père étaient juifs par le hasard de leur naissance », avait-il déclaré dans une interview pour expliquer son incompréhension de toute cette haine qui avait enflammé l'Europe et son pays au premier chef.
« On peut appartenir à son peuple, mais quand les peuples sont devenus fous, on n'est pas obligé de l'être en même temps qu'eux. » 
Possédé par le tourment depuis qu’il avait quitté l'Europe, après six années passées en Angleterre dont il avait obtenu la nationalité, Zweig avait repris la route pour une série de conférences données à New-York, en juillet 1940, puis en Uruguay avant d’arriver au Brésil en août où il s’installa avec son épouse, l’Anglaise Charlotte Altmann, dans une ravissante demeure de Pétropolis, ancienne cité impériale, située à une heure de route au nord de Rio.

Stefan Zweig et son épouse Charlotte Altmann - Années 30
Puisant sans doute là quelque espoir de restaurer la paix de son âme, il publia un essai d’éloge intitulé Brésil, terre d'avenir (1941), aussitôt traduit sur cette providentielle terre d'accueil et qui devint Brasil, pais do futuro.

Auteur des romans La Confusion des sentiments, Vingt-quatre heures dans la vie d’une femme, d’essais critiques et de biographies tels que ses triptyques Trois maîtres (sur Dostoïevski, Dickens et Balzac, 1920), Trois poètes de leur vie (sur Casanova, Dickens et Tolstoï, 1928), Le Combat avec le démon (sur Kleist, Hölderlin et Nietzsche, 1925), Zweig était reconnu mondialement, célébré et  systématiquement traduit en portugais dans son nouveau pays.

« Les oeuvres de Stefan Zweig comptent parmi les plus lucides tragédies modernes de l'éternelle humanité », pensait Romain Rolland.

Zweig voyait dans la littérature « un moyen d'exaltation de la vie, un moyen d'en saisir le drame de façon plus claire et plus intelligible », offrant à son existence « l’amplitude, la plénitude, la force et la connaissance, aussi de la lier à l'essentiel et à la profondeur des choses. »

« Aucune chose au monde n'oppresse davantage l'âme humaine» que le néant, avait écrit Zweig dans Le Joueur d’échecs. Au début de 1942, l’âme de Zweig fut bien victime de telle oppression, il avait perdu le goût de l’existence et demeurait intimement affecté par l’horreur de la guerre fratricide infiltrée telle un violent poison dans son Monde d’hier.
 « Tous les chevaux de l'apocalypse se sont rués à travers mon existence. »
Il avait perdu l’espoir de retrouver jamais sa Vienne tant aimée, l'Autriche « sur la carte de l'Europe, n'était plus qu'une lueur crépusculaire et comme une ombre grise, incertaine et sans vie de l'ancienne monarchie impériale. »

C’est dans ce contexte, à quelques jours de se donner la mort, le désespoir palpable porté tel une seconde peau alors qu’il nourrissait déjà sans doute son funeste dessein, qu’il était allé à la rencontre de Bernanos.

Les deux hommes comptaient des amitiés et relations communes parmi les intellectuels et personnalités brésiliens au nombre desquels l’écrivain Afonso Arinos de Mello Franco et Joao Gomes Teixeira. Ce dernier avait facilité leur entrevue.

L’écrivain brésilien Geraldo França de Lima, lui, fidèle ami de l’auteur du Journal d’un curé de campagne avait été chargé de guider Zweig et son épouse qu'il surnommait Lotte, jusqu’à Bernanos à La Croix-des-Âmes, où l’écrivain français leur réserva un accueil infiniment sensible et émouvant.

« J’avoue que je n’avais jamais vu avant de réception si tendre, un accueil aussi ému et fraternel. Zweig était défiguré, triste, abattu, sans espoir, plein de pensées funestes. Bernanos l’encourageait lui parlait doucement […]», confia en 2001, le dernier témoin de cette rencontre, Geraldo França de Lima à Sébastien Lapaque, auteur de Sous le soleil de l’exil, remarquable enquête biographique consacrée aux années de Bernanos passées au Brésil.

« Ce fut une rencontre mélancolique », raconta-t-il soulignant que Bernanos fut « très attentionné » avec Zweig dont «le visage n’avait plus de couleurs». Après le départ du couple, Bernanos avait si bien perçu l’intensité de la détresse de Zweig qu’il déclara à Geraldo França de Lima : « il est en train de mourir ».

L’Autrichien avait en commun avec Bernanos, cette existence d’errance qu’il menait dans la douleur et l’inquiétude et aussi ce goût du Brésil, de la variété de son peuple auprès duquel tous deux étaient venus puiser quelque espérance. Leur rencontre constitua à bien des égards un «moment de haute intensité spirituelle comme il s’en trouve peu par siècle», selon Sébastien Lapaque.

Zweig était revenu s’installer au Brésil après y avoir séjourné une première fois en 1936. Profondément pacifiste et humaniste, il avait quitté Salzbourg en 1934, « comme un criminel », avait-il déclaré avec amertume. Il s'était exilé en Angleterre, dès les premiers accents antisémites des hitlériens, puis la multiplication des agressions et les provocations belliqueuses annonçant l’imminence d' un conflit dont il ne connut jamais l'ampleur.

Un jeune indien du Matto Groso - 1874 (c) Marc Ferrez 
Quand en février 1942, Bernanos apprit le suicide à Pétropolis de Zweig et Lotte, « il était debout dans la cour de la Croix-des-Âmes, appuyé sur ses cannes. Je l’ai vu pleurer. Profondément impressionné par la mort de Zweig, qu’il avait tenté de réconforter. Il s’est senti vaincu », se souvint un Geraldo França de Lima, fort ému lui-même à l’évocation de cet instant inoubliable.

André Maurois avait écrit plus tard que « beaucoup d'hommes de coeur ont dû méditer sur la responsabilité qui est celle de tous et sur la honte qu'il y a, pour une civilisation, à créer un monde où un Stefan Zweig ne peut vivre. »


Zweig avait tenu à rendre hommage au Brésil dans un bref message rédigé le 22 février 1942, avant qu'il ne s'empoisonne avec Lotte.

« Avant de quitter la vie de ma propre volonté et avec ma lucidité, j'éprouve le besoin de remplir un dernier devoir : adresser de profonds remerciements au Brésil, ce merveilleux pays qui m'a procuré, ainsi qu'à mon travail, un repos si amical et si hospitalier. De jour en jour, j'ai appris à l'aimer davantage et nulle part ailleurs je n'aurais préféré édifier une nouvelle existence, maintenant que le monde de mon langage a disparu pour moi et que ma patrie spirituelle, l'Europe, s'est détruite elle-même.
Mais à soixante ans passés il faudrait avoir des forces particulières pour recommencer sa vie de fond en comble. Et les miennes sont épuisées par les longues années d'errance. Aussi, je pense qu'il vaut mieux mettre fin à temps, et la tête haute, à une existence où le travail intellectuel a toujours été la joie la plus pure et la liberté individuelle le bien suprême de ce monde.
Je salue tous mes amis. Puissent-ils voir encore l'aurore après la longue nuit ! Moi je suis trop impatient, je pars avant eux. »

Les corps inanimés de Zweig et son âme soeur avaient été découverts, allongés l'un contre l'autre, visages tournés l'un vers l'autre, leurs mains nouées ensemble, dans leur chambre de Pétropolis. « Pauvres diables ! J’espère qu’ils sont introduits maintenant dans les verts pâturages », écrivit Bernanos dans une lettre à l’éditeur Charles Ofaire, quelques jours après avoir appris le drame.

Néanmoins, à ses yeux le suicide de Zweig, pour lequel il éprouvait de l’amitié, constituait une nouvelle et indigne capitulation qu’il ne put bien évidemment admettre et qu’il désapprouva, avec douceur et subtilité, dans un article publié le 6 mars 1942 dans O Journal.
 « Si devant la tombe de l’illustre écrivain je sens profondément l’étendue de notre perte, je refuse d’associer à ce deuil, sans les réserves nécessaires, la cause que je m’efforce de servir et la tradition de mon pays. »
Essais et écrits de combat, Georges Bernanos (Ed. Gallimard, La Pléiade)
Sous le soleil de l’exil, Sébastien Lapaque (Ed. Grasset)
Exil, errance et marginalité dans l‘œuvre de Georges Bernanos, sous la direction de Max Milner (Ed. Presse Sorbonne Nouvelle)
Brasil, pais do futuro, Obras Completas, Stefan Zweig (Ed. Delta – Rio de Janeiro)
O Mundo que que eu vi, Obras Completas, Stefan Zweig (Ed. Delta – Rio de Janeiro)