dimanche 25 mai 2008

Cendrars, bourlingueur

Frédéric Louis Sauser en 1908, futur Blaise Cendrars (c) Miriam Cendrars

« En cendres se transmue ce que j’aime et possède
Tout ce que j’aime et que j’étreins
Se transmue aussitôt en cendres. »
 Blaise Cendrars, septembre 1915

«Ecrire, c’est brûler vif mais c’est aussi renaître de ses cendres.» L’Homme Foudroyé, Blaise Cendrars

Frédéric Louis Sauser, alias Blaise Cendrars - évocation de braises et de cendres, d'homme qui « n'a plus de passé » - originaire de Suisse a grandi à l'étranger et voyagé, dès ses premières années, en raison des activités professionnelles de son père puis en prenant tôt son envol pour vite s’en éloigner semble-t-il. «Moi, à quatorze ans, je m'étais saisi d'un couteau de cuisine. C'est pourquoi je me suis mis à bourlinguer. C'était pourtant le meilleur père du monde.»

Freddy est pris par le désir de voler de ses propres ailes, d’aller seul où bon lui semble de tenter l’aventure et affirme avoir fugué à 16 ans en grimpant à bord d’un train qui l’entraîna jusqu’à Saint-Petersbourg.
 « La vie est dangereuse et celui qui agit doit aller jusqu'au bout de son acte, sans se plaindre. »
Epris de liberté, il a le goût des expéditions, des nouveaux horizons, des récits de voyageurs et d’aventuriers et, devenu bourlingueur à son tour, commence lui-même à se frotter à l’écriture, prend des notes, inscrit ses pensées, griffonne des poèmes. 
« Je ne trempe pas ma plume dans un encrier mais dans la vie.» 
Ses voyages, réels et imaginaires, nourriront toute son œuvre poétique et romanesque, en constitueront la matière première.

En 1909, il retourne en Russie où paraît en russe La Légende de Novgorod dont on doutera longtemps de l’existence véritable. L’année suivante, après un périple à travers la planète qui le conduit notamment à New York, il rapporte dans «la plus grande bibliothèque du monde » qu'est Paris à ses yeux, Pâques à New York, recueil de poèmes qui paraît en 1912. Débarqué dans la capitale française, ce port de mer, son port d’attache pour quelques années, ville de transit pour toujours, il y publiera bientôt La Prose du transsibérien et de la petite Jehanne de France.

Cendrars pénètre dès lors dans le cercle de l’avant-garde littéraire et artistique des Montparnos dont Guillaume Apollinaire, Fernand Léger, Amedeo Modigliani, Pablo Picasso, Jean Cocteau, Erik Satie, Pierre Reverdy et épouse en 1914 la Polonaise Fela Potzauska, tandis que le son des canons commence à faire rage.

A l’instar d'Apollinaire qui s’est engagé, briguant la nationalité française, Cendrars est entré dans la Légion et part pour le Front où il est grièvement blessé au bras droit en septembre 1915. La blessure mal soignée, il sera amputé.  
« Je revenais de la guerre avec un bras en moins et pour la première fois de ma vie j'écrivais un poème de la main gauche : "Au coeur du Monde". J'avais trente ans.» 
Il le publiera en 1922.

«A Paris, la place était libre. Nous l’occupâmes. Dès 1916, commença notre révolution », s'était souvenu Jean Cocteau plus tard. Ainsi Cendrars avait-il également soufflé quelque peu de cet esprit nouveau sur la vie littéraire parisienne de la fin du conflit mondial, avec La Guerre au Luxembourg qui venait de paraître. Il allait bientôt obtenir la nationalité française, et prendre la direction littéraire des éditions de la Sirène qui publiera en 1918, son puissant et vibrant témoignage de son expérience des tranchées J'ai tué, puis La Fin du monde filmée par l'Ange N.-D, tous deux illustrés par Fernand Léger.

En 1921, son Anthologie nègre séduit le compositeur Darius Milhaud rentré depuis trois ans du Brésil où il avait été attaché à la légation française à Rio de Janeiro, aux côtés de l’écrivain Paul Claudel, ministre plénipotentiaire qui créera là-bas le ballet L'Homme et son désir, «la danse éternelle de la nostalgie, du désir et de l'exil.»

A Paris, Milhaud et Cendrars collaborèrent en 1923 à La Création du Monde pour les Ballets suédois, avec Léger pour les décors et les costumes. Milhaud, dont la découverte de la musique brésilienne et la rencontre avec le musicien brésilien Heitor Villa-Lobos l’ont grandement influencé, va également créer avec Cocteau Le Boeuf sur le Toit aux forts accents de Saudades do Brasil, illustrés par l'adaptation de la maxixe Sao Paulo do Futuro de Marcelo Tupinamba.

Quant à Blaise Cendrars, il se prend alors à rêver du Brésil, cette terre si peu connue, presque vierge, à la dimension paradisiaque de son Utopialand, le pays qui n’est à personne.

Il fait en outre la connaissance de Paulo Prado, riche mécène brésilien, amoureux des Arts avec lequel il se lie d’amitié. Invité à séjourner dans son pays, Cendrars prend la mer à bord du Formose un an plus tard, en direction des côtes brésiliennes. Il a quitté sa femme et ses deux fils depuis quelques années déjà pour la comédienne Raymone Duchâteau qui lui avait inspiré un extraordinaire coup de foudre.

Dans sa nouvelle patrie spirituelle, il va renouer avec la découverte et l'aventure, se nourrir de nouvelles expériences artistiques, se lier d'amitié avec les poètes Manuel Bandeira et Mario de Andrade, ainsi que le peintre Cicero Dias, le poète Oswald de Andrade et sa sublime épouse et peintre Tarsila do Amaral. «La plus belle pauliste du monde» et son mari Oswald, la mécène Olivia Guedes Penteado, Mario de Andrade, l'accompagneront dans un périple à travers les villes historiques de l'Etat de Minas Gerais. Ensemble, ils lanceront aussi le mouvement artistique et poétique brésilien autonome baptisé pau-brasil, le bois couleur de braise brésilien, dont Oswald créera le manifeste.

Cette rencontre avec la terre du Brésil et son peuple, ses musiques, ses couleurs, ses parfums, bouleversera Blaise Cendrars et la suite de son œuvre. Il y écrira ses poétiques Feuilles de Route, avant de privilégier le genre romanesque. En outre, il dira avoir achevé là-bas son étrange roman Moravagine, amorcé en 1907, sa créature malfaisante, ce grand fauve humain, son double, mauvais comme un poignard, son Maldoror.

Blaise Cendrars (Ed. Gallimard, Quarto)