jeudi 8 mai 2008

Picasso: Art et érotisme, c'est la même chose !


L'étreinte - 1904 - Pablo Picasso
L'oeuvre de Pablo Picasso a été conçue à la manière d'un journal intime, composé de multiples volumes hauts en couleurs, riches et complexes où, chapitre après chapitre, l'artiste espagnol livre ses réflexions et ses interrogations, ses rêves et fantasmes, ses peurs et angoisses, ses satisfactions et ses joies.

"Le moi intérieur est forcément dans ma toile, puisque c'est moi qui la fais. Je n'ai pas besoin de me tourmenter pour ça. Quoi que je fasse il y sera, il n'y sera même que trop...", affirma-t-il d'ailleurs à la critique d'art Hélène Parmelin.

Les toiles de Picasso font figures de témoignages, souvent exceptionnels et magistraux, livrés presque à l'instant même de la surrection de ses émotions les plus intimes et profondes, de ses problématiques récurrentes autour de l'amour, la sexualité, l'art, la mort. C'est vieux comme le monde, mais il renouvelait la façon de l'observer, de l'approcher, de l'aimer ou le haïr ce vieux monde justement. Il brisait les tabous, anéantissait les certitudes, glorifiait la libre pensée.
" Je ne dis pas tout, mais je peins tout… "
Au professeur, historien de l'Art Jean Leymarie qui l'interrogeait sur la relation entre l'art et l'érotisme, Pablo Picasso avait répondu le plus sérieusement du monde : "mais il n'y a pas de différence !". Le lien était évident puisque les deux notions étaient à ses yeux confondues. 

Ces liens enchevêtrés entre l'amour, le sexe, l'art et la mort, ne cessèrent jamais de le hanter. Picasso, plein de vie, de force, de sève, de vie, d'angoisse, tenta d'exploiter ce flux si puissant qui déferlait en lui et, à sa prodigieuse façon, parvint avec  génie à le déverser dans sa création artistique qu'il  a vue parfois comme une véritable activité d'exorcisme.

Ainsi, dira-t-il à l'une des plus importantes femmes de sa vie, Françoise Gilot, avoir compris en se confrontant à l'Art nègre, que la peinture "est une forme de magie qui s'interpose entre l'univers hostile et nous, une façon de saisir le pouvoir, en imposant une forme à nos terreurs comme à nos désirs. Le jour où je compris cela, je sus que j'avais trouvé le chemin".

Alors, il explore et travaille sans relâche aux notions de désir, de sexe, d'amour, de plaisir, de violence, de rupture, de chair, de maladie, de vieillissement, de mort, de finitude et de création, toutes participant de l'essence même de l'existence.

"Je ne crois qu'au travail. Il n'y a d'art qu'avec un grand travail, un travail matériel tout autant qu'un travail cérébral", écrira-t-il à son ami intime le poète Guillaume Apollinaire .

Et de fait, il trouve toujours, et sans chercher, cette notion de couple, omniprésence, coeur de ses problématiques, mêlée à l'ensemble de l'oeuvre : l'homme et la femme.

Pablo a toujours été fasciné par les femmes, il a été élevé essentiellement par des femmes, il a grandi dans leur giron, et ne s'en est jamais éloigné. Ainsi dans le film de Valérie Manuel, à l'heure de l'exposition, déjà ancienne Picasso Erotique, Jean Clair, alors conservateur du Musée Picasso à Paris, relève que le peintre n'a jamais quitté "le gynécée, il n'est jamais sorti du Paradis des femmes".

De chaque conquête amoureuse, chaque femme qui entre dans sa vie, il révèlera la part de féminité idéale, s'en emparera pour la dévoiler, l'exhiber. De la première, Madeleine, à la dernière, Jacqueline, à "l’effigie inoubliable", selon Jean Clair, chacune d'entre elles aura marqué son oeuvre, versé sa plus intime et précieuse substance à l'idéal féminin du maître.

Les femmes de sa vie inspirent ainsi l'oeuvre picassienne de toutes leurs diversités physiques, émotionnelles, originelles, de leur présence visible ou invisible sur la toile ou simplement aux côtés du peintre; présence alors en filigrane, trahie par des thèmes, des tons, des couleurs, des formes ou des traits que chacune saura reconnaître, qui leur appartiendront.

"L'amour est un langage, si tu le parles avec tout le monde, cela devient la tour de Babel... on ne s'y reconnaît plus", pensait-il. "Au fond il n’y a que l’amour. Quel qu’il soit".

Et s'il maîtrisait parfaitement ce langage amoureux - qui fut fort marqué par la tendresse et la sensualité notamment pendant ses années passées avec Marie-Thérèse Walter qui inondaient ses toiles dominées de courbes, d'arabesques et de douces couleurs pastels - il l'associe toujours à une sexualité débridée, d'une violence dévorante, passionnelle.

"Je veux que ça sente sous les bras !" avait-il clamé cette amusante formule à son ami et peintre Braque, mais nul doute qu'il aura surtout pensé "que ça sente le sexe !".

Car il fût un homme dominé par une bouillante libido qui se déchaîne dans sa peinture et ses dessins érotiques d'où transparaît parfois une lutte inouïe, dans des étreintes semblables à des combats, des corps à corps sauvages, à la bestialité digne de créatures mythologiques telles que le Minotaure, et où s'affrontent de façon évidente Eros et Thanatos.

De l'amour et du sexe, il tire toute sa puissance créatrice, l'énergie vitale qui lui permet de se livrer au combat contre l'ennui et la mort qu'il aura défiés sans doute jusque dans son ultime souffle.

De cette violence érotique, en tant qu'affirmation de sa puissance sexuelle et de sa liberté d'homme et d'artiste, il tirera une profonde jouissance. Ainsi Picasso n'aura de cesse de "tordre, de disloquer, de démembrer, de réajuster", de contorsionner les corps de ses maîtresses et amantes. Et nous ne nous étonnerons plus de découvrir un sexe au sommet d'une tête.

Il affichera une liberté sans pareille vis-à-vis des formes. "De façon à avoir sur le même plan de la toile : le visage, les seins, le sexe, les fesses. Tout est à disposition si je puis dire" , s'amusa à souligner Jean Clair.

Aussi, le peintre, non sans quelque malicieuse provocation, osera-t-il demander un jour : 
"Et pourquoi ne pas mettre les organes sexuels à la place des yeux et les yeux entre les jambes ?"
Picasso savait mieux que quiconque que l’œil est le substitut de l’organe sexuel, zone érogène par excellence, un thème d'ailleurs subtilement ancré dans toute l'oeuvre de ce voyeur de génie, immortel maître.