jeudi 15 mai 2008

Lautréamont: Maldoror, triple dard de platine



Kirche im Feuer - Sankt Katharinen kirche - Copenhagen - 2007 (c) Thylda Hilden & Pio Diaz


« La fin du dix-neuvième siècle verra son poète (cependant, au début il ne doit pas commencer par un chef-d’œuvre, mais suivre la loi de la nature) ; il est né sur les rives américaines, à l’embouchure de la Plata, là où deux peuples, jadis rivaux, s’efforcent actuellement de se surpasser par le progrès matériel et moral. Buenos Ayres, la reine du Sud, et Montevideo, la coquette, se tendent une main amie, à travers les eaux argentines du grand estuaire. Mais la guerre éternelle a placé son empire destructeur sur les campagnes, et moissonne avec joie des victimes nombreuses. Adieu, vieillard, et pense à moi, si tu m’as lu. Toi, jeune homme, ne te désespère point ; car, au moins, tu as un ami dans le vampire, malgré ton opinion contraire. En comptant l’acarus sarcopte qui produit la gale, tu auras deux amis ! »
Tel est le ténébreux et mystérieux programme de ce Lautréamont, plein de morgue, annoncé dès le chant premier, dans toutes ses tonalités de défi mêlé d'effroi. 

Isidore Ducasse, Comte de LautréaMont…ellipse de « L’autre à Montevideo », disent les Uruguayens, car le poète naquit dans leur capitale, en avril 1846, qu’il quitta à quatorze ans pour aller étudier les mathématiques en France où il poursuivra sa courte existence. A Paris, le « passant mystérieux » est « décédé… sans autres renseignements », jeune et non sans avoir auparavant fiévreusement livré à la création six Chants de Maldoror« pages sombres et pleines de poison […] aux émanations mortelles », comme autant d’énigmatiques témoignages de sa fulgurante apparition de possédé.
"Ce n'est pas assez que l'armée des douleurs physiques et morales, qui nous entoure, ait été enfantée : le secret de notre destinée en haillons ne nous est pas divulgué. Je le connais, le Tout-Puissant... et lui, aussi, doit me connaître. Si, par hasard, nous marchons sur le même sentier, sa vue perçante me voit arriver de loin : il prend un chemin de traverse, afin d'éviter le triple dard de platine que la nature me donna comme une langue ! Tu me feras plaisir, Ô Créateur, de me laisser épancher mes sentiments."
Lautréamont a invoqué "toutes les forces obscures de l'inconscient qui grouillaient en lui, comme les bêtes, dans ses Chants... De l"inquiétude et de l'anxiété, il a suivi l'émotion à travers les larmes, les grimaces, les exaspérations, les échecs et les mensonges. Il est entré volontairement dans le pays du spleen et de la névrose [...]", selon Jean Vinchon.

« C’est à travers l’œuvre seulement que l’on peut juger ce que fut son âme » estimait en tout cas Gaston Bachelard, tenté de la sonder au plus juste, ne négligeant guère le recours à la psychanalyse. De fait, il l’étudia minutieusement, avec finesse et sensibilité, sans jamais se laisser lui-même engloutir par la violence et la bestialité des chants de cet être étrange et torturé, ce Maldoror d’exception. 

Pourtant les Chants de Maldoror agissent tels des incantations féroces et démoniaques, envoûtants sortilèges, émouvantes prières, même s'il est sans doute impossible d'en saisir toute la portée en ce monde et dans l'autre, tant leurs méandres sont obscurs sinueux, labyrinthiques, leurs abîmes sans fond. « Pour Lautréamont, le Verbe est violence, la Genèse est une géhenne, la création une brutalité», comprend Bachelard à l'étude de ses chants. 

Le Mal dans le sang, tel l’ange déchu, Maldoror en rébellion contre le Créateur et toute sa création, dont il est le plus intime représentant, parfait reflet de son image, tout entier mu par une « énergie de l’agression à la vertu tonifiante ».
« Ma poésie ne consistera qu’à attaquer par tous les moyens, l’homme, cette bête fauve et le Créateur, qui n’aurait jamais dû engendrer une pareille vermine ». 

Maldoror s’est souvent d'ailleurs demandé « quelle chose était la plus facile à reconnaître : la profondeur de l’océan ou la profondeur du cœur humain ». 

Blasphémateur, il l’interpelle et le provoque le Créateur impassible, invisible, incompréhensible, il prend à témoin ce « Grand Objet Extérieur » au moment de commettre le plus odieux des crimes, et le convoque quand il jouit de la plus abominable des cruautés, et en fait le complice qui guide sa main assassine.  
« L’étincelle divine qui est en nous et paraît si rarement, se montre ; trop tard ! (…) est-ce une même chose par laquelle nous témoignons avec rage notre impuissance, et la passion d’atteindre à l’infini par les moyens même les plus insensés ? »
Il n’a de cesse de le pousser à la confrontation, dévoré par le désir obsessionnel et orgueilleux de parvenir à l’extraire de ce mutisme insupportable, rongé par un besoin mystique de manifestation au point de s’offrir au martyr et de « traquer sans trêve cet ignoble châtiment ». 
Kirche im Feuer - Sankt Katharinen kirche - Copenhagen - 2007 (c) Thylda Hilden & Pio Diaz
Il use des stratagèmes des métamorphoses - notamment animales pou, sangsue, vampire, boa, vipère, vautour, requin, araignée, crabe ou poulpe - propres à la confrontation, dès lors violentes, brutales, puisque la « création est une violence ».
« Maniant les ironies terribles d’une main ferme et froide, je t’avertis que mon cœur en contiendra suffisamment, pour m’attaquer à toi, jusqu’à la fin de mon existence. Je frapperai ta carcasse creuse : mais si fort que je me charge d’en faire sortir les parcelles restantes de l’intelligence que tu n’as pas voulu donner à l’homme, parce que tu aurais été jaloux de le faire égal à toi (…) donne moi la mort pour me faire repentir mon audace : je découvre ma poitrine et attend avec humilité. Apparaissez donc, envergures dérisoires de châtiments éternels ! »
Tourmenté par des cauchemars ignobles, dans sa chambre qui « empeste le sang », Maldoror persiste à écrire, et à s’insurger, Maldoror n' a de cesse d'accuser, lui qui a « vu le Créateur aiguillonnant sa cruauté inutile, embraser des incendies où périssaient les vieillards et les enfants ».

Aussi après avoir étudié les leçons dispensées par le maître, observé la tournure de son infinie miséricorde, Maldoror, fidèle disciple, peut-il dès lors se livrer sans scrupule et jusqu’à satiété à injustice semblable, s’attaquer aux enfants même, qui rendent si facilement le bien pour le mal, la tendresse pour la cruauté, et cracher son cynisme à la face du Céleste Bandit :

« Tu auras fait le mal à un être humain, et tu seras aimé de ce même être : c’est le plus grand bonheur que l’on puisse concevoir. »

Oeuvres complètes, Isidore Ducasse, comte de Lautréamont (Ed. José Corti)
Lautréamont, Gaston Bachelard (Ed. José Corti)