dimanche 23 juin 2013

Tanizaki : L'encre et le désir dans la peau


Osayo au tatouage d’ange - Tatouages de Hori Uno vers 1948 - Le modèle féminin s’appelle Hagoromo-Osayo.


Le Tatouage (Shisei) est une nouvelle de Junichirô Tanizaki publiée pour la première fois en 1910, dans une jeune revue avant-gardiste Sinshichô alors qu’il étudie depuis deux ans la littérature à l’université impériale de Tokyo. Agé de 24 ans, son jeune talent ne tarde pas à être remarqué dans le milieu littéraire japonais. Dès lors, il ne se cessera plus de publier concrétisant ainsi sa vocation au-delà même de son rêve, se révélant au fil de ses œuvres l’un des plus grands écrivains de la littérature nippone.

Nombre de ses chef-d’œuvre ont inspiré l’écriture de films de fiction japonais et étrangers. Ce fut le cas de La Clef ou La Confession impudique (Kagi) roman adapté au cinéma en 1974 par Kumashiro Tatsumi puis en 1997 par Ikeda Toshiharu. De même, Le Tatouage qui nous occupe ici avait servi de base à Irezumi (1966) de Masumura Yasuzo, réalisateur par ailleurs de l’extraordinaire Bête aveugle.

La nouvelle est si courte qu’en dévoiler la chair ne va pas sans prendre le risque de trop dévêtir sa belle densité…

Pour la mise en bouche, il convient d’évoquer la traduction incomparable de l’orfèvre Marc Mécréant, - il y eut trois traductions françaises - toujours magistral, qui œuvre avec cette impressionnante subtilité doublée d’une saine humilité au point de nous faire presque oublier que Tanizaki n’écrivait pas en français, de nous porter à croire que nous le lisons dans le texte. Sa plume est ainsi parfaite pour nous conduire à la jouissance de ce petit conte érotique exquis où se rencontraient déjà certains des thèmes fétiches de Tanizaki qui continueront d’émailler toute son œuvre.

Au premier chef desquels, l’obsession semble toujours le moteur du récit - et par extension sans doute celui de l’existence aux yeux de l’auteur -, l’objectif à atteindre, déterminant le désir inextricable de vivre ou de mourir, d’aimer ou de haïr, et bien souvent tout à la fois. Prêt à tout abandonner, prêt à risquer le plus précieux pour satisfaire cette quête, pour s’élancer aux trousses de l’inaccessible. La possession de ce qui ne saurait être possédé, cet obscur objet du désir, autrement dit la femme, qui demeure l’idée fixe de bout en bout de l’œuvre de Tanizaki. 

Le tatoueur exceptionnel du conte donnait ainsi le la précurseur. Seikichi, peintre d’estampes déchu, déçu sans doute, ayant acquis une renommée considérable en tatouant les chairs, rêvait en secret d’une femme à l’impossible blancheur, nourrissait le fantasme d’une complexion immaculée comme d’une toile taillée dans une étoffe si rare qu’elle exercerait une sorte de magie propre à transcender toute l’œuvre et la manière de l’artiste-même.

Sa peau se devait d’être d’une blancheur de porcelaine, diaphane, virginale, exceptionnelle, une femme « en qui il pût instiller toute son âme. » Fatale, surnaturelle.

Et de songer au fascinant essai L’Eloge de l’ombre (1933) dans lequel Tanizaki expliquait pour avoir observé le phénomène scrupuleusement qu’ « aussi  blanche que soit une Japonaise, il y a sur sa blancheur comme un voile léger ». Selon lui, les femmes nippones « ont beau, pour ne pas être en reste avec les Occidentales, s’enduire d’un blanc épais le dos, les bras, les aisselles, bref toutes les parties du corps exposées à la vue, elles ne parviennent pas pour autant à effacer le pigment obscur tapi au fond de leur peau ».

Aussi, frustré à l’extrême de ne pas rencontrer la blancheur rêvée, le tatoueur se vengeait sur toutes ces peaux vulgaires et troubles qui défilaient devant sa porte, prêtes à tout endurer pour porter son encre, en cette époque où les « gens possédaient encore la vertu précieuse de faire des ‘folies’ », note le narrateur, un brin moqueur.

Tanizaki déjà saisissait l’occasion de la narration pour s’offrir le plaisir malin de décocher quelques flèches d’ironie bien senties en direction de la société nippone et ses multiples hypocrisies. Ainsi Seikichi œuvrait en ce  « temps où bouffons et serveurs de thé gagnaient bien leur vie à vendre des histoires drôles pour chasser tout nuage du front serein des grands seigneurs et la jeunesse dorée et, aux palais, faire rire sans fin servantes et prostituées de luxe, si bien que le monde allait sans heurts son petit train ».

On peut imaginer sans peine que le tatoueur Hori Uno fort célèbre en ce temps-là ait pu inspirer le personnage de Seichiki à Tanizaki. A l’ère de ces vanités nippones qui ressemble fort aux années 1910, les tatouages que son héros signait, étaient parmi les plus somptueux atours dans cette course effrénée à la beauté. Demi-mondaines et femmes du monde, voyous et bourgeois, « plus rarement les samouraïs » se vantaient de ce goût commun qu’ils comparaient dans les soirées et discutaient sans fin.

Cet art populaire - dans lequel il excellait tant que le candidat au tatouage acceptait de lui « donner carte blanche pour le choix de la composition comme pour le prix ; et subir de plus un mois, deux mois durant, l’insupportable supplice de ses aiguilles… » - faisait sa fortune mais guère son bonheur.


Du reste, le tatoueur exerçait son art avec autant de sadisme que de brio. 
«  Quand la pointe de ses aiguilles pénétrait les tissus, la plupart des hommes gémissaient de douleur, incapables d’endurer plus longtemps le martyre des chairs tuméfiées, cramoisies, gorgées de sang ; et plus déchirantes étaient les plaintes, plus vive était l’indicible jouissance qu’étrangement il éprouvait. »
Cependant, le plaisir tiré de la souffrance de ses clients n’était qu’un maigre leurre. 
« Il avait une prédilection marquée pour deux techniques réputées particulièrement douloureuses: le tatouage au cinabre et le tatouage à coloris dégradés. »
En vérité, il n’en éprouvait qu’une jouissance pervertie, méprisait ces gens, se méprisait lui-même. Leur douleur le laissait indifférent, elle lui apportait juste la satisfaction de se venger de son ennui. 
« Et tout en jetant des regards de coin sur la face ruisselante de larmes, il poursuivait comme si de rien n’était ses perforations. »
Il dominait son monde. Mais la jouissance l’attendait ailleurs. La créature dont il rêvait, elle, prendrait sur lui le véritable dessus, il le voulait ainsi. 
« Il n’avait pas renoncé à son cher désir. » 
Elle était née pour lui, le sentait, en était sûr et il la façonnerait pour sa fatalité, lui mettrait le pied à l’étrier à cette fin.

Un soir, il crut la deviner en présence, alors qu’il entraperçut, « dépassant du store en tiges de bambou d’un palanquin arrêté devant la porte, un pied nu de femme d’une blancheur de neige. »
« Les pieds d’un être humain reflétaient autant que le visage tout un jeu d’expressions complexes; et le pied de cette femme lui apparut comme un inestimable joyau de chair. La disposition harmonieuse des cinq orteils déployant leur délicat éventail depuis le pouce jusqu’au petit doigt, le rose des ongles qui ne le cédait en rien aux coquillages qu’on ramasse sur les plages d’Enoshima, l’arrondi du talon pareil à celui d’une perle, la fraîcheur lustrée d’une peau dont on pouvait se demander si une eau vive jaillissant entre les rochers ne venait pas inlassablement la baigner… »
L’intranquillité s’abattait sur lui. Enfin, il allait souffrir de ce manque et en jouir.

Le pied, à l’instar de la blancheur de la peau, est un autre motif, fétiche, récurrent dans l’œuvre de Tanizaki. On se souvient du petit Tadazu dans son troublant Pont flottant des songes, fasciné par la beauté de sa mère, obsédé à jamais par son sein, également excité à la simple vue de ses pieds.
« Maman, qui était une personne de petite taille avait des pieds menus tout ronds, d’une belle blancheur de fine pâte ; elle les laissait tremper dans l’eau parfaitement immobiles, comme pour mieux déguster la fraîcheur qui venait pénétrer son corps […] je souhaitais dans mon âme enfantine que les poissons ne vinssent pas seulement attirés par la nourriture mais aussi pour jouer autour de si beaux pieds. »
L’attrait sexuel du pied féminin se rappelle encore ailleurs dans La Clef ou La Confession impudique, qui fit scandale en son temps. Un homme et son épouse tiennent chacun un journal intime dans lequel ils livrent pensées, émotions et frustrations relatives à leur vie conjugale, sachant qu’ils se lisent l’un l’autre en cachette, se font passer des messages en feignant de l’ignorer, jouissent en solitaire de ce jeu pervers parmi d’autres.
« Je demande par exemple à ma femme d’exciter mes zones érogènes – j’éprouve par exemple un plaisir intense quand elle me baise les paupières closes – et en retour je m’efforce d’exciter ses zones érogènes – elle aime que je l’embrasse sous les aisselles, dans l’espoir d’en tirer stimulation. Or, même à cette demande elle ne met guère d’enthousiasme à me répondre. Elle rechigne à s’adonner à ces « jeux anormaux » et exige de moi un assaut de la pure orthodoxie. J’ai beau lui expliquer que ces jeux sont un moyen pour parvenir à cette orthodoxie, elle s’en tient là encore fermement à sa « pudeur féminine » et rejette les actes qui la heurteraient. En outre, tout en sachant que je suis un fétichiste des pieds, tout en sachant aussi qu’elle possède des pieds d’une beauté exceptionnelle (on ne croirait jamais qu’ils puissent appartenir à une femme de quarante-cinq ans), ou plutôt parce qu’elle le sait, elle évitera la plupart du temps à me les montrer. »
La femme idéale pour Tanizaki est naturellement fatale, soit elle se refuse au désir de l’homme et le domine, soit elle se donne sans plaisir et l’humilie encore, au point de non-retour, dans la violence psychologique et la morbidité du sado-masochisme, de la mort même comme Shinsuke dans Le Meurtre d’ O-Tsuya.

Ce pied à peine aperçu par son tatoueur avait ainsi éveillé sa convoitise et son excitation durables d’autant que le visage s’était refusé à son regard, qu’il rêvait de le découvrir, ne cessait d’imaginer sa peau sous le feu de ses assauts transperçants. Il lui faudrait attendre encore quelques années avant de découvrir la beauté cachée à laquelle ce pied merveilleux appartenait.
« Oui, c’était bien là un pied qui sous peu piétinerait les mâles et se gorgerait de leur sang vif; et la femme à qui il appartenait lui paraissait bien être celle entre toutes qu’il s’épuisait à chercher depuis tant d’années. »
La certitude désormais de l’existence de cette femme avait transformé son rêve en « passion violente » ; c’était bien « l’épiderme virginal de cette beauté humaine » que son encre devrait pénétrer, que ses aiguilles devraient déflorer un beau jour et « parer des couleurs de son amour ». La torturer, la souiller pour en être le maître dans ce laps.
« Bientôt, serrant son pinceau entre pouce, annulaire et petit doigt de la main gauche, il en appliqua la pointe sur le dos de la jeune fille et là, de la main droite, enfonça son aiguille. Fondue dans l’encre de Chine, l’âme du jeune tatoueur entrait dans les tissus. Chaque goutte instillée de cinabre des Ryûkyû dilué dans l’alcool de riz était comme une goutte de sa propre vie; il y voyait la couleur même des émois de son âme. »
Il serait alors, dans la foulée, à même de jouir d’être le premier piétiné par son talon mignon, le premier à lui servir de fumure.  

Le Tatouage et autres récits, Junichirô Tanizaki, traduit du japonais par Cécile Sakai et Marc Mécréant (Ed. Sillage)
Le Pont flottant des songes, Junichirô Tanizaki, traduit du japonais par Jean-Jacques Tschudin (Ed. Gallimard, Folio)
La Clef ou La Confession impudique, Junichirô Tanizaki, traduit du japonais par Anne Bayard-Sakai ((Ed. Gallimard, Folio)
Le meurtre d’O-Tsuya, Junichirô Tanizaki, traduit du japonais par Jean-Jacques Tschudin (Ed. Gallimard, Folio) 
L’Eloge de l’ombre, Junichirô Tanizaki, traduit du japonais par René Sieffert (Ed. Verdier)